Après Bovary, Carthage
En 1857, Gustave Flaubert publie Madame Bovary et devient le romancier le plus célèbre de France. Tout le monde attend la suite — un autre roman bourgeois, une autre anatomie de la province. Flaubert fait exactement le contraire. Il part pour l'Afrique du Nord, visite les ruines de Carthage, et écrit Salammbô (1862) : un roman situé au IIIe siècle avant Jésus-Christ, pendant la guerre des Mercenaires, avec des sacrifices d'enfants, des sièges de villes, des prêtresses et des serpents sacrés.
Le saut est vertigineux. De la pharmacie d'Yonville aux temples de Tanit, de l'ennui normand à la fureur carthaginoise. Les critiques de l'époque sont désorientés. Sainte-Beuve, le pape de la critique littéraire, déteste le roman. Mais Flaubert s'en moque — il a écrit Salammbô pour fuir le présent, pour se plonger dans un monde radicalement autre, pour écrire la beauté à l'état pur. Et sur ce plan, il a réussi.
L'histoire : la guerre des Mercenaires
En 241 avant J.-C., Carthage vient de perdre la première guerre punique contre Rome. L'État est ruiné et ne peut plus payer ses mercenaires — des soldats de toutes les nations méditerranéennes qui ont combattu pour Carthage. Les mercenaires se révoltent. La guerre qui s'ensuit, d'une brutalité extrême, oppose Carthage à ses propres troupes.
Mâtho, chef des mercenaires libyens, est le héros — ou plutôt l'anti-héros. C'est un guerrier colossal, brave mais fruste, dévoré par une passion aveugle pour Salammbô, fille du général carthaginois Hamilcar Barca (le père d'Hannibal). Salammbô est prêtresse de Tanit, gardienne du voile sacré (le zaïmph), inaccessible et mystérieuse. Mâtho vole le zaïmph pour la posséder — et déclenche une catastrophe sacrée.
Hamilcar, le père de Salammbô, est le troisième pilier du roman. Stratège génial, impitoyable, il est le dernier rempart de Carthage contre les mercenaires. Son retour au milieu du roman renverse le cours de la guerre avec une efficacité qui rappelle les grandes pages militaires de l'Antiquité.
La documentation obsessionnelle
Flaubert a passé cinq ans sur Salammbô. Il a lu tout ce qui existait sur Carthage — Polybe, Appien, Diodore de Sicile, les inscriptions puniques. Il s'est rendu sur place en 1858, a arpenté les ruines, a étudié la topographie. Cette obsession documentaire, déjà présente dans Madame Bovary, atteint ici un degré délirant. Flaubert veut que chaque détail soit exact : le type d'armure, la composition d'un parfum, la forme d'un navire de guerre.
Le résultat est paradoxal. D'un côté, la documentation donne au roman une densité matérielle extraordinaire — on voit Carthage, on sent ses odeurs, on entend le bruit de ses armées. De l'autre, cette accumulation de détails crée un effet d'étrangeté : Carthage devient un monde aussi exotique et irréel qu'une planète de science-fiction. C'est exactement ce que Flaubert cherchait — un dépaysement total, une immersion dans un monde disparu.
La beauté comme obsession
La grande différence entre Salammbô et Madame Bovary, c'est que Flaubert s'autorise ici la beauté. Dans Bovary, le style est au service de la lucidité — chaque phrase est un scalpel. Dans Salammbô, le style est au service de la splendeur. Les descriptions de festins, de batailles, de cérémonies religieuses sont d'une richesse ornementale qui touche au délire. Le chapitre du festin des mercenaires — les soldats ivres, les flambeaux, la musique, les animaux exotiques — est un morceau de prose aussi somptueux qu'une fresque pompéienne.
C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Cette première phrase est devenue célèbre — elle ouvre le roman comme un rideau de théâtre, avec une solennité qui annonce le spectacle à venir.
La violence et le sacré
Le roman ne fait grâce d'aucune violence. Massacres, tortures, sacrifices humains — Flaubert décrit tout avec sa précision habituelle. La scène la plus terrifiante est le sacrifice des enfants au dieu Moloch : les nouveau-nés sont jetés dans les bras incandescents d'une idole de bronze chauffée au rouge. Flaubert s'appuie sur des sources antiques (Diodore de Sicile), mais la puissance de sa description dépasse le simple compte rendu historique. C'est une vision d'horreur pure, d'autant plus insoutenable qu'elle est racontée sans émotion apparente.
Cette violence n'est pas gratuite. Elle fait partie du monde que Flaubert reconstruit — un monde où le sacré et le barbare sont inséparables, où la religion exige le sang, où la guerre est le mode normal des relations entre peuples. C'est ce qui rend Salammbô si différent des romans historiques de Dumas ou de Walter Scott : il n'y a pas de confort moral, pas de héros sans tache, pas de happy end.
Pourquoi lire Salammbô aujourd'hui
Pour la splendeur du style. Si vous aimez la prose de Flaubert dans Bovary, Salammbô vous montrera une autre facette de son génie — plus lyrique, plus visuelle, plus ambitieuse. Et si vous cherchez un roman qui vous transporte loin du quotidien, il est difficile d'aller plus loin que Carthage au IIIe siècle avant notre ère.
Pour ceux qui veulent explorer tout Flaubert, nous avons aussi analysé L'Éducation sentimentale, et sa biographie est disponible sur le blog.