Réalisme, naturalisme, vérisme... Les étiquettes littéraires peuvent intimider. Pourtant, le naturalisme repose sur une idée simple et audacieuse : écrire un roman comme on mène une expérience scientifique.

Les origines : quand la science fascine la littérature

Dans les années 1860-1870, les sciences naturelles sont en plein essor. Darwin a publié L'Origine des espèces (1859), révolutionnant notre compréhension du vivant. Claude Bernard a posé les bases de la médecine expérimentale avec son Introduction (1865). Taine applique la méthode scientifique à la critique littéraire, expliquant les œuvres par « la race, le milieu et le moment ».

Émile Zola, lecteur vorace et esprit systématique, se dit : pourquoi ne pas appliquer la même méthode au roman ? Le romancier, comme le savant, placerait des personnages dans un milieu donné, avec un héritage génétique donné, et observerait les résultats. Le roman deviendrait un laboratoire. L'écrivain ne serait plus un conteur mais un expérimentateur.

C'est une idée folle — et Zola le sait. Un roman n'est pas une expérience : l'auteur contrôle tout, le « résultat » est prédéterminé. Mais l'ambition est féconde, parce qu'elle pousse le romancier à observer le réel avec une rigueur sans précédent, à documenter ses sujets sur le terrain, à refuser l'idéalisation.

Zola, chef de file et théoricien

Zola théorise le mouvement dans Le Roman expérimental (1880), un essai où il transpose littéralement la méthode de Claude Bernard à la littérature. L'essai est parfois naïf dans ses prétentions scientifiques — on ne « prouve » rien avec un roman — mais il formule une exigence qui va transformer la littérature : le romancier doit enquêter.

Et Zola enquête. Pour chaque roman des Rougon-Macquart, il mène une investigation digne d'un journaliste. Pour Germinal, il descend dans les mines d'Anzin. Pour La Bête humaine, il monte dans les locomotives. Pour Au Bonheur des Dames, il passe des semaines dans les grands magasins parisiens (le Bon Marché, le Louvre). Pour Le Ventre de Paris, il arpente les Halles à l'aube. Ses carnets de notes — des milliers de pages — sont un trésor documentaire.

Le résultat, c'est vingt romans publiés entre 1871 et 1893, qui forment le cycle des Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Chaque roman explore un milieu différent :

L'Assommoir (1877) : les ouvriers parisiens et l'alcoolisme. Lire notre analyse. Nana (1880) : les courtisanes et la haute société. Lire notre analyse. Germinal (1885) : les mineurs et la grève. Lire notre analyse. Au Bonheur des Dames (1883) : le grand magasin et la naissance du commerce moderne. La Bête humaine (1890) : le chemin de fer et le crime. La Terre (1887) : la paysannerie. L'Argent (1891) : la Bourse et la spéculation financière.

L'ambition est encyclopédique : couvrir la totalité de la société française. Le fil conducteur est la famille Rougon-Macquart, dont les membres sont dispersés à tous les étages sociaux — de la bourgeoisie triomphante aux bas-fonds. L'hérédité (la « fêlure » qui traverse la famille) et le milieu (le monde dans lequel chaque personnage évolue) déterminent les destins. C'est la thèse naturaliste en action.

Les autres naturalistes

Zola n'est pas seul. Autour de lui se forme un groupe — les « soirées de Médan » (du nom de la propriété de Zola) — qui comprend les jeunes écrivains les plus prometteurs de la génération.

Guy de Maupassant, le plus doué, est le disciple de Flaubert avant d'être celui de Zola. Il apporte au naturalisme la concision de la nouvelle — ses récits de dix pages frappent comme des uppercuts. Boule de Suif (1880), sa première nouvelle majeure, paraît dans le recueil collectif des Soirées de Médan. Maupassant est peut-être le plus accessible des naturalistes pour un lecteur d'aujourd'hui : chaque nouvelle se lit en vingt minutes et ne contient pas un mot de trop. Lire notre sélection.

Les frères Goncourt (Edmond et Jules) ont en réalité précédé Zola. Leur roman Germinie Lacerteux (1865) — l'histoire d'une servante qui sombre dans la débauche — est considéré comme le premier roman naturaliste. Leur style est plus raffiné, plus « artiste » que celui de Zola.

Joris-Karl Huysmans commence dans le sillage de Zola (Marthe, Les Sœurs Vatard) avant de rompre spectaculairement avec le naturalisme en publiant À rebours (1884) — un roman décadent qui est l'exact contraire de la méthode naturaliste.

Alphonse Daudet, plus modéré, apporte au mouvement une touche de tendresse méridionale. Ses Lettres de mon moulin et Tartarin de Tarascon ne sont pas à proprement parler naturalistes, mais son roman Jack (1876) est d'une brutalité sociale qui rivalise avec Zola.

Ce que le naturalisme a changé

Avant le naturalisme, certains sujets étaient interdits en littérature — ou du moins considérés comme indignes du roman. L'alcoolisme, la misère ouvrière, la sexualité, la prostitution, la maladie mentale, les fonctions corporelles — tout cela était jugé « vulgaire » ou « obscène ». Les naturalistes ont ouvert ces portes. On ne les a jamais refermées.

Le naturalisme a aussi imposé l'idée que l'écriture doit se fonder sur l'observation directe. Avant Zola, les romanciers écrivaient depuis leur cabinet. Après Zola, l'enquête de terrain devient une exigence. Le journalisme littéraire, le roman-reportage, la non-fiction créative — tout cela descend du naturalisme.

Enfin, le naturalisme a démocratisé le sujet romanesque. Avant Zola, les héros de roman étaient des aristocrates, des bourgeois, des artistes. Après Zola, n'importe qui peut être un personnage de roman — un mineur, une blanchisseuse, un conducteur de train, un paysan. Le roman s'est ouvert au monde réel, dans toute sa diversité et sa brutalité.

Les limites et les critiques

Le naturalisme a ses faiblesses. Le déterminisme — l'idée que l'hérédité et le milieu expliquent tout — est scientifiquement naïf et peut réduire les personnages à des mécanismes. Zola lui-même déborde constamment de son cadre théorique : ses meilleurs personnages (Gervaise, Étienne Lantier, Nana) sont bien plus complexes que ce que la théorie prédit.

Les contemporains ont reproché au naturalisme sa complaisance dans le sordide — la « littérature putride », disaient-ils. C'est un reproche injuste : Zola ne se complaît pas dans la misère, il la montre pour la combattre. Mais il est vrai que certains romans naturalistes mineurs tombent dans le catalogue de malheurs.

L'héritage

Le naturalisme en tant que mouvement organisé ne survit pas à la fin du XIXe siècle. Mais son influence est partout. Le roman américain du XXe siècle (Steinbeck, Dos Passos, Dreiser) est profondément naturaliste. Le néoréalisme italien (Verga, puis Visconti au cinéma) descend directement de Zola. Et chaque fois qu'un romancier contemporain enquête sur un milieu social pour en faire un roman — des banlieues de Rachid Djaïdani aux usines de Joseph Ponthus —, c'est l'héritage du naturalisme qui continue.

Pour explorer les grandes œuvres du mouvement, commencez par Germinal (le sommet épique), L'Assommoir (le sommet tragique), ou les nouvelles de Maupassant (le sommet de la concision). Et pour la biographie du chef de file, consultez notre article sur Zola.