« Nana ! Nana ! »— Le cri du public au Théâtre des Variétés

Dans la grande fresque des Rougon-Macquart, Nana (1880) occupe une place à part. C'est le roman le plus provocant de Zola, le plus charnel, le plus allégorique. C'est aussi, sous ses dehors de chronique scandaleuse, une méditation d'une noirceur absolue sur le pouvoir, le désir et la décomposition d'une société.

Qui est Nana ?

Anna Coupeau, dite Nana, est la fille de Gervaise et de Coupeau, les personnages de L'Assommoir. Issue de la misère la plus crue — enfance dans les corons ouvriers, adolescence à la rue —, elle apparaît pour la première fois au dernier chapitre de L'Assommoir, adolescente déjà perdue, disparaissant dans la nuit parisienne.

Quand Nana s'ouvre, elle est devenue actrice au Théâtre des Variétés. Elle ne sait pas jouer. Elle chante faux. Elle dit ses répliques d'un ton plat. Mais elle est d'une beauté physique d'une puissance irrésistible — et Zola la décrit avec une précision anatomique qui a choqué les contemporains et fascine encore. Sa première apparition sur scène, dans le rôle de la « blonde Vénus » — quasiment nue sous une tunique transparente — déclenche un tonnerre d'applaudissements. Le Tout-Paris est à ses pieds.

La machine de destruction

En quelques mois, Nana conquiert la haute société. Comtes, banquiers, hauts fonctionnaires, officiers — tous tombent sous son emprise et se ruinent pour elle. Le comte Muffat de Beuville, chambellan de l'Empereur et catholique dévot, abandonne sa dignité, sa fortune et sa famille. Le banquier Steiner est dépouillé méthodiquement. Le jeune Georges Hugon se suicide. Son frère Philippe vole la caisse de son régiment pour payer les caprices de Nana.

Zola décrit cette destruction avec la méthodologie d'un naturaliste observant un prédateur. Nana ne calcule pas — elle n'a pas l'intelligence manipulatrice d'une Milady de Winter. Elle consomme. Elle dépense sans compter, gaspille, jette, détruit — par instinct, par appétit, par indifférence. Elle est une force aveugle, un mécanisme de destruction aussi impersonnel que l'alambic de L'Assommoir.

L'allégorie politique

Nana n'est pas seulement un personnage : elle est un symbole. Zola fait d'elle la métaphore du Second Empire de Napoléon III — un régime tout en façade dorée, qui se décompose de l'intérieur sous le luxe et le mensonge.

La scène du Grand Prix de Paris (chapitre XI) est le point culminant de l'allégorie. Une pouliche nommée « Nana » remporte la course — et la foule crie « Nana ! Nana ! » comme si la courtisane et la jument ne faisaient qu'une. La haute société délire, les paris sont gagnés et perdus dans une frénésie qui ressemble à une fièvre. C'est le Second Empire en condensé : un régime dopé au spectacle et à la spéculation, qui court vers la catastrophe sans le savoir.

La mort : le corps et l'Empire

La scène finale est d'une brutalité poétique extraordinaire. Nana meurt de la variole — défigurée, méconnaissable, son beau visage réduit à une bouillie purulente. Zola décrit le cadavre avec une précision médicale insoutenable : chaque détail de la décomposition est noté, chaque pustule est décrite. La beauté qui a régné sur Paris n'est plus qu'un tas de chair en putréfaction.

Et pendant que Nana agonise dans sa chambre, la foule dans la rue crie : « À Berlin ! À Berlin ! » C'est juillet 1870 — la France vient de déclarer la guerre à la Prusse. La guerre qui mènera à Sedan, à la chute de l'Empire, à la Commune, à l'effondrement de tout ce monde de faux-semblants.

Le corps de Nana et le corps politique pourrissent ensemble. L'allégorie est d'une transparence brutale — et elle fonctionne parce que Zola a eu le génie de l'incarner dans un personnage vivant, charnel, qui dépasse le symbole.

Zola et la question du corps

Aucun romancier du XIXe siècle n'écrit le corps comme Zola. La chair, l'odeur, la sueur, le désir, la maladie, la décomposition — tout est là, sans pudeur ni complaisance. Nana est un roman profondément physique, ce qui choquait les contemporains (on a parlé de « pornographie ») et fait sa modernité.

Mais la sexualité dans Nana n'est jamais gratuite. Elle est le révélateur des rapports de pouvoir. Muffat à genoux devant Nana, c'est l'aristocratie à genoux devant la chair ouvrière. La scène où Nana se regarde nue dans un miroir, fascinée par son propre corps, est une méditation sur le pouvoir du désir — et sur son coût.

Nana dans le cycle des Rougon-Macquart

Le roman est le neuvième des vingt volumes du cycle. Il se situe chronologiquement après L'Assommoir (1877) et avant Pot-Bouille (1882). Pour lire Nana, il n'est pas nécessaire d'avoir lu L'Assommoir — mais les lecteurs qui connaissent l'enfance de Nana dans la misère des Coupeau y trouveront une profondeur supplémentaire. Le destin de Nana est l'aboutissement logique de l'alcoolisme de ses parents, de la violence du milieu, de la « fêlure » héréditaire que Zola traque à travers toute la famille.

Pour un panorama du cycle, consultez notre guide du naturalisme. Et pour la biographie de l'auteur, lisez notre article sur Zola.

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