« Écrire est une façon de vivre. »

Gustave Flaubert est le romancier qui a tout sacrifié à la phrase. Là où Balzac produisait un roman en quelques semaines et Dumas en quelques mois, Flaubert passait cinq ans sur un seul livre — parfois une semaine sur un seul paragraphe. Cette lenteur n'était pas de l'impuissance. C'était une exigence d'une radicalité sans précédent, et elle a changé pour toujours la façon d'écrire un roman.

L'enfance à l'hôpital (1821-1840)

Gustave Flaubert naît à Rouen le 12 décembre 1821. Son père, Achille-Cléophas Flaubert, est chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen — l'hôpital principal de la ville. La famille loge dans un pavillon attenant à l'hôpital. Le jeune Gustave grandit littéralement entre les salles de dissection et les cris des patients.

Un souvenir d'enfance est révélateur : avec sa sœur Caroline, le petit Gustave grimpait sur un treillage pour observer par la fenêtre les cadavres que leur père disséquait dans l'amphithéâtre. Les mouches bourdonnaient sur les corps ouverts. Flaubert gardera toute sa vie ce regard clinique — cette capacité à observer l'humain avec la froideur d'un anatomiste. Le style de Madame Bovary — précis, détaché, impitoyable — est né dans cet hôpital.

Au lycée de Rouen, Flaubert est un élève moyen mais un lecteur vorace. Il écrit des textes précoces — des contes, des nouvelles, un drame historique — avec une ambition qui dépasse de loin son âge. À quinze ans, il tombe amoureux d'Élisa Schlésinger, une femme mariée de vingt-six ans qu'il rencontre sur la plage de Trouville. Cet amour impossible, jamais consommé, le hantera toute sa vie — et on en retrouve l'écho dans L'Éducation sentimentale.

La crise et la réclusion (1840-1851)

Envoyé à Paris pour étudier le droit — comme Balzac avant lui, comme Verne après lui —, Flaubert s'ennuie profondément. En janvier 1844, sur la route de Pont-l'Évêque, il fait une crise spectaculaire : il tombe de voiture, perd connaissance, convulse. Le diagnostic exact reste incertain — épilepsie, crise nerveuse, trouble neurologique. Mais les conséquences sont claires : Flaubert abandonne le droit, quitte Paris et se retire à Croisset, la propriété familiale au bord de la Seine, près de Rouen.

Il y passera l'essentiel de sa vie. Croisset est à la fois son refuge et sa prison. Son cabinet de travail — une grande pièce avec cinq fenêtres donnant sur la Seine — est le lieu où naîtront tous ses chefs-d'œuvre. Flaubert y travaille de midi à quatre heures du matin, sept jours sur sept, dans un isolement presque monastique. Il ne veut rien vivre — il veut tout écrire.

En 1846, son père et sa sœur Caroline meurent à quelques semaines d'intervalle. Flaubert se retrouve seul avec sa mère et la fille de sa sœur. La solitude de Croisset devient plus profonde. C'est dans ce deuil que la vocation de Flaubert se cristallise : la littérature sera sa seule vie.

Il entreprend un grand voyage en Orient (1849-1851) avec son ami Maxime Du Camp — l'Égypte, la Palestine, la Turquie, la Grèce, l'Italie. Ce voyage nourrit Salammbô et donne à Flaubert le goût de l'exotisme et de la grandeur antique. Mais surtout, il revient avec une certitude : il va écrire un roman sur la médiocrité, sur le quotidien, sur la bêtise ordinaire. Ce sera Madame Bovary.

Madame Bovary et le procès (1851-1857)

Flaubert commence Madame Bovary en septembre 1851. Il le terminera en avril 1856 — cinq ans de travail acharné. Sa correspondance avec Louise Colet (sa maîtresse intermittente, à qui il écrit des lettres magnifiques sans jamais quitter Croisset pour elle) documente un calvaire créatif sans précédent.

« Bovary me tue » ; « je suis comme un homme dont l'oreille est juste mais qui joue faux du violon » ; « hier j'ai passé toute ma journée à changer des virgules et à les remettre ensuite » — chaque lettre est un bulletin de souffrance. Flaubert cherche le « mot juste » avec une obsession maniaque. Il lit chaque phrase à haute voix dans son gueuloir — une pièce vide où il hurle ses phrases pour en tester le rythme, le souffle, la sonorité.

Le roman paraît en feuilleton dans la Revue de Paris fin 1856, puis en volume en avril 1857. Le procès pour « outrage aux bonnes mœurs et à la religion » a lieu en janvier 1857. L'avocat impérial Pinard reproche au roman l'absence de jugement moral : aucun personnage ne condamne Emma, aucune voix ne dit « ceci est mal ». Flaubert est acquitté (avec un blâme) — mais le scandale fait du roman un succès immédiat. Pour l'analyse du roman, voir notre article détaillé.

Les grandes œuvres (1857-1880)

Après Bovary, Flaubert change radicalement de registre. Salammbô (1862) est un roman historique sur Carthage — un monde de violence, de luxe barbare et de rituels sanglants, à mille lieues de la Normandie bourgeoise. Flaubert y a consacré des années de recherches archéologiques et un voyage à Tunis. Le résultat est un objet littéraire fascinant, extravagant, qui a divisé les critiques.

L'Éducation sentimentale (1869) est peut-être son chef-d'œuvre le plus secret. Frédéric Moreau, jeune provincial monté à Paris, passe sa vie à côté de tout — amour, politique, carrière — dans une apathie qui est le mal du siècle incarné. Le roman a été un échec commercial et critique. Il a fallu attendre le XXe siècle — Proust, puis les nouveaux romanciers — pour reconnaître en Flaubert un précurseur absolu. Lire notre analyse.

Trois Contes (1877) — « Un cœur simple », « La Légende de saint Julien l'Hospitalier », « Hérodias » — est son livre le plus parfait. Trois récits brefs, trois registres différents (réalisme, légende, antiquité), trois chefs-d'œuvre en miniature. « Un cœur simple », l'histoire d'une servante qui consacre sa vie à aimer sans retour, est le texte le plus émouvant de Flaubert — et le plus surprenant, venant d'un homme réputé froid.

L'homme derrière l'œuvre

La correspondance de Flaubert — cinq mille lettres, publiées intégralement — révèle un homme très différent de l'image du reclus austère. Flaubert est drôle, colérique, passionné, scatologique, tendre avec ses amis (Tourgueniev, George Sand, les Goncourt), féroce avec la bêtise humaine. Il collectionne les « idées reçues » (le fameux Dictionnaire des idées reçues) avec une jubilation rageuse.

Les dernières années sont difficiles. La ruine financière de son neveu le prive de ses revenus. Il travaille jusqu'à l'épuisement sur Bouvard et Pécuchet, son roman le plus ambitieux et le plus étrange — l'histoire de deux copistes qui essaient successivement toutes les disciplines du savoir et échouent dans chacune. C'est le roman de la bêtise universelle, le testament philosophique de Flaubert.

La mort et l'héritage

Flaubert meurt à Croisset le 8 mai 1880, probablement d'une hémorragie cérébrale, en laissant Bouvard et Pécuchet inachevé. Il a cinquante-huit ans.

Maupassant fut son élève — un dimanche par semaine pendant sept ans, le jeune Guy montait à Croisset montrer ses textes au maître, qui les corrigeait avec une sévérité impitoyable. Proust l'admirait profondément — il a consacré un essai célèbre au style de Flaubert. Kafka, Joyce, Nabokov le considéraient comme le père du roman moderne. Aujourd'hui encore, il est le modèle de tout écrivain qui croit que le style n'est pas un ornement mais la substance même de la littérature.

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