Un pari, un gentleman, une horloge qui tourne

Le 2 octobre 1872, Phileas Fogg, gentleman londonien d'une régularité mécanique, parie vingt mille livres sterling avec ses partenaires du Reform Club qu'il peut faire le tour du monde en quatre-vingts jours. Il part le soir même avec son valet français Passepartout, sans bagages superflus, armé d'un indicateur Bradshaw (les horaires des trains et bateaux du monde entier) et d'un sang-froid imperturbable.

C'est le point de départ du roman le plus populaire de Jules Verne, publié en feuilleton dans Le Temps en 1872 puis en volume en 1873. Le succès est immédiat et planétaire. Les lecteurs suivent le voyage de Fogg comme s'il était réel — des paris sont même organisés dans les clubs londoniens sur l'issue du périple. Verne a inventé, sans le savoir, le principe du récit en temps réel : chaque jour du voyage correspond à un chapitre, et le compte à rebours ne s'arrête jamais.

Phileas Fogg : le héros le plus étrange de Verne

Fogg est un personnage paradoxal. Il est le héros d'un roman d'aventure — mais il déteste l'aventure. Il ne voyage pas pour découvrir le monde : il voyage pour prouver qu'il a raison. Il ne regarde pas les paysages, ne visite pas les monuments, ne s'intéresse pas aux cultures qu'il traverse. Il consulte son indicateur, vérifie les horaires, calcule les retards. C'est un automate en forme d'homme — et c'est justement ce qui rend le roman si drôle.

Car le monde, lui, ne se laisse pas réduire à un horaire. Des tempêtes, des pannes, des guerres, un détective obstiné (Fix, qui croit Fogg coupable d'un vol à la Banque d'Angleterre), une jeune veuve indienne (Aouda) sauvée du bûcher — tout conspire à faire dérailler le calendrier de Fogg. Et c'est Passepartout, le valet maladroit mais débrouillard, qui sauve la situation à chaque fois par son humanité, là où la logique de Fogg échoue.

Le monde comme terrain de jeu

Le trajet de Fogg — Londres, Suez, Bombay, Calcutta, Hong Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres — est une carte du monde tel que le XIXe siècle le conçoit : un réseau de lignes de chemin de fer et de routes maritimes qui rétrécit la planète. Verne célèbre cette modernité avec un enthousiasme communicatif. Le canal de Suez vient d'ouvrir (1869), le chemin de fer transcontinental américain est achevé (1869), les paquebots à vapeur relient les continents en quelques jours. Le monde est devenu, pour la première fois, mesurable et traversable.

Mais Verne n'est pas naïf. Les obstacles que rencontre Fogg — la révolte des Sioux, la mousson indienne, les pannes mécaniques — rappellent que la nature et les hommes ne se plient pas aux horaires. Le contraste entre la confiance mécanique de Fogg et le chaos du monde réel est la source principale du comique et de la tension du roman.

Le coup de génie final

La fin du roman est l'un des plus grands coups de théâtre de la littérature populaire. Fogg arrive à Londres convaincu d'avoir perdu son pari — il est en retard d'un jour. C'est Passepartout qui découvre l'erreur : en voyageant vers l'est, ils ont gagné un jour (puisqu'ils ont traversé la ligne de changement de date). Fogg a fait le tour du monde non pas en quatre-vingts jours mais en soixante-dix-neuf — il gagne son pari avec vingt-quatre heures d'avance.

Ce dénouement n'est pas un artifice : il repose sur un fait astronomique réel que Verne exploite avec une habileté de prestidigitateur. Le lecteur, comme Fogg, a oublié le décalage — et la surprise est totale. C'est du storytelling parfait.

Verne et le roman d'aventure

Avec Vingt mille lieues sous les mers, Le Tour du monde est le roman le plus connu de Verne. Mais les deux œuvres sont très différentes. Vingt mille lieues est contemplatif, scientifique, sombre — le capitaine Nemo est un misanthrope réfugié sous les océans. Le Tour du monde est léger, rapide, joyeux — Fogg est un excentrique lancé à la surface du globe. Les deux romans ensemble dessinent les deux faces de Verne : le rêveur et le joueur.

Si vous aimez le rythme effréné du Tour du monde, vous aimerez aussi Michel Strogoff — autre roman de course contre la montre, mais à travers les steppes russes au lieu des océans.

Pourquoi le lire aujourd'hui

Parce que c'est le roman le plus pur de Verne — pas de digressions scientifiques, pas de longueurs, rien que le mouvement. Chaque chapitre est une étape, chaque étape est un obstacle, chaque obstacle est résolu de façon inventive. C'est un modèle de construction narrative que les scénaristes de Hollywood étudient encore.

Et parce que Fogg et Passepartout forment l'un des duos les plus réussis de la littérature — le flegme britannique contre la vivacité française, la logique contre l'improvisation, la machine contre l'humain. À la fin du roman, Fogg a gagné son pari mais perdu presque tout son argent. Ce qu'il a gagné, c'est Aouda — et la découverte qu'il y a des choses que les horaires ne mesurent pas.

Quarante titres de Jules Verne sont disponibles sur Lectrya, de Cinq semaines en ballon à Robur-le-conquérant.

Découvrir Verne sur Lectrya →