« À nous deux maintenant ! »— Rastignac, au Père-Lachaise
Le Père Goriot est un ancien vermicellier enrichi pendant la Révolution. Il a fait fortune en vendant des pâtes pendant la famine. Il a deux filles — Anastasie et Delphine — qu'il a dotées magnifiquement et mariées dans l'aristocratie. Désormais ruiné par ses propres sacrifices, il vit dans une pension minable de la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Ses filles ne lui rendent jamais visite — sauf quand elles ont besoin d'argent.
C'est le point de départ de l'un des romans les plus célèbres de Balzac — et le meilleur point d'entrée dans La Comédie humaine. Notre guide Balzac le recommande en premier, et voici pourquoi.
La pension Vauquer : un monde en miniature
Les trente premières pages du roman sont consacrées à la description de la pension Vauquer. Balzac y décrit tout : la façade lépreuse, l'escalier gras, la salle à manger qui « sue la misère sans être pittoresque », les odeurs de cuisine et de renfermé, le mobilier fatigué. Chaque détail est un indice social — la pension est le reflet physique de la condition de ses habitants.
Cette description rebute beaucoup de lecteurs. C'est dommage, parce qu'elle est essentielle : Balzac croit que le décor façonne l'homme. La pension Vauquer n'est pas un cadre — c'est un personnage. Elle pèse sur les êtres qui l'habitent comme un couvercle de plomb. Quand Rastignac en sort pour aller dans les salons du faubourg Saint-Germain, le contraste est saisissant — et c'est précisément ce contraste qui nourrit son ambition.
Les trois éducateurs de Rastignac
Eugène de Rastignac est un jeune étudiant en droit, venu d'Angoulême (province) pour faire ses études à Paris. Il a vingt-et-un ans, il est beau, intelligent, bien né mais sans fortune. Il loge à la pension Vauquer et découvre progressivement les lois de la société parisienne — des lois qui n'ont rien à voir avec celles qu'on enseigne à la faculté.
Trois personnages lui servent de mentors, chacun incarnant une vision du monde :
Le Père Goriot incarne le cœur. Il aime ses filles d'un amour absolu, aveugle, suicidaire. Il vend ses derniers couverts d'argent pour payer les dettes d'Anastasie. Il pleure de bonheur quand Delphine lui rend visite. Il se détruit pour elles — et elles ne le méritent pas. Goriot est la leçon sentimentale : l'amour sans réciprocité détruit celui qui aime.
Vautrin (de son vrai nom Jacques Collin, alias Trompe-la-Mort) incarne le crime. Forçat évadé, chef occulte de la pègre parisienne, il est aussi un philosophe de la transgression. Il propose à Rastignac un pacte : Vautrin fera assassiner le frère d'une jeune héritière pour que Rastignac puisse l'épouser et hériter de sa fortune. En échange, Rastignac lui devra une part du magot.
La scène où Vautrin expose sa philosophie à Rastignac est l'une des plus célèbres de Balzac. Son argument est d'une logique terrifiante : la société est une jungle, les lois protègent les riches, le crime n'est qu'un raccourci vers ce que les honnêtes gens obtiennent par l'hypocrisie. « Il n'y a pas de principes, il n'y a que des événements ; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances. » Rastignac est séduit — et terrifié.
La vicomtesse de Beauséant incarne le monde. Aristocrate brillante, elle initie Rastignac aux codes de la haute société — et surtout à sa cruauté. « Voyez le monde comme ce qu'il est : un amas de dupes et de fripons. » Son propre destin illustre la leçon : quand son amant la quitte pour un mariage d'argent, elle se retire du monde avec une dignité glaciale. Le bal d'adieu de la Beauséant est l'une des scènes les plus élégantes et les plus amères du roman.
L'agonie de Goriot
La fin du roman est d'une puissance émotionnelle que rien ne préparait. Le Père Goriot tombe malade — probablement une méningite — et agonise pendant des jours dans sa mansarde de la pension Vauquer. Ses deux filles ne viennent pas. Anastasie est au bal. Delphine se prépare pour une soirée. Goriot les appelle, les supplie, délire. Rastignac et l'étudiant en médecine Bianchon restent à son chevet.
L'agonie est décrite par Balzac avec une brutalité que Zola lui-même n'a pas dépassée. Goriot hurle, se débat, arrache ses pansements, maudit ses filles — puis les bénit, puis les maudit encore. « Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine ! Je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force ! » Personne ne vient.
Il meurt seul. L'enterrement est misérable — deux voitures vides envoyées par les filles, pas de larmes, pas de famille. Rastignac et un domestique suivent le corbillard au Père-Lachaise.
« À nous deux maintenant ! »
La scène finale est le moment fondateur de La Comédie humaine. Rastignac, seul au cimetière après l'enterrement, monte au point le plus élevé du Père-Lachaise et contemple Paris qui s'étend à ses pieds — les lumières de la rive gauche et de la rive droite, les dômes, les toits. Il a vu le cœur (Goriot détruit par l'amour), le crime (Vautrin arrêté), le monde (la Beauséant en exil). Il sait désormais ce qu'est la société.
Et il choisit de jouer le jeu. « À nous deux maintenant ! » — ce défi lancé à Paris est le cri de naissance d'un ambitieux. Rastignac entre dans le monde les yeux ouverts, sans illusions, prêt à se battre avec les armes de l'intelligence et du charme. C'est un acte de courage autant que de cynisme — et Balzac, qui aime les ambitieux, lui donne raison.
Rastignac réapparaîtra dans une vingtaine d'autres romans — il deviendra ministre, pair de France, riche et influent. Le jeune homme du cimetière aura tenu sa promesse.
Pourquoi commencer par Le Père Goriot
Parce que c'est le roman où Balzac invente son système de retour des personnages — vous y croisez Rastignac, Vautrin, Bianchon, la Beauséant, que vous retrouverez dans vingt autres livres. Parce que l'intrigue est claire, concentrée, puissante. Parce que les personnages sont inoubliables. Et parce que la scène finale est l'une des plus grandes de toute la littérature.
Après Le Père Goriot, les portes de La Comédie humaine sont ouvertes. Suivez Vautrin dans Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes. Suivez Rastignac dans La Maison Nucingen. Ou explorez un autre pan de la société avec Eugénie Grandet ou La Cousine Bette.