L'homme qui s'est pris pour sujet

En 1571, Michel de Montaigne, trente-huit ans, se retire dans la tour de son château périgourdin et commence à écrire. Il ne sait pas encore ce qu'il écrit — ce n'est ni un traité, ni un roman, ni un journal intime. C'est quelque chose de nouveau, qu'il baptise « essais » — au sens d'« essayer », de « tenter ». Montaigne essaie de se comprendre lui-même. Et en se comprenant, il comprend l'humanité entière.

Les Essais, publiés en trois livres (1580, 1588, 1595), sont l'œuvre la plus libre de la littérature française. Montaigne y parle de tout : de la mort, de l'amitié, des cannibales, de l'éducation des enfants, de la vanité, du sommeil, des pouces, de la cruauté, de l'expérience. Chaque chapitre porte un titre (« Des menteurs », « De l'oisiveté », « Sur des vers de Virgile ») mais ne s'y tient pas : Montaigne digresse, revient, repart, comme une conversation avec un ami intelligent et distrait.

Pourquoi les Essais font peur (à tort)

Les Essais ont la réputation d'être difficiles. Ils le sont — un peu. Le français de Montaigne est celui du XVIe siècle : la syntaxe est plus souple, le vocabulaire est parfois archaïque, les phrases peuvent s'étendre sur une demi-page. Mais cette difficulté est largement surmontable. Le style de Montaigne est oral — il écrit comme il parle, avec des hésitations, des corrections, des parenthèses. Une fois qu'on a trouvé le rythme, c'est comme écouter quelqu'un penser à voix haute.

L'autre obstacle est la taille : les trois livres font ensemble plus de mille pages. Mais les Essais ne se lisent pas de bout en bout. On les picore. On ouvre un chapitre au hasard, on lit dix pages, on referme. Chaque chapitre est autonome. Il n'y a pas d'intrigue à suivre, pas de personnages à retenir. C'est un livre de chevet, pas un roman.

Par où commencer : cinq essais essentiels

De l'amitié (I, 28) est le plus émouvant. Montaigne y raconte son amitié avec Étienne de La Boétie, mort à trente-trois ans — la relation la plus importante de sa vie. La phrase « Parce que c'était lui, parce que c'était moi » est devenue la définition même de l'amitié vraie. C'est un texte court, accessible, bouleversant.

Des cannibales (I, 31) est le plus moderne. Montaigne, après avoir rencontré des Indiens du Brésil ramenés en France, s'interroge : qui sont les vrais « barbares » ? Les Indiens qui mangent leurs ennemis morts ? Ou les Européens qui les brûlent vifs ? L'essai invente le relativisme culturel — et anticipe de quatre siècles le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot.

De l'expérience (III, 13) est le plus complet — et le dernier. Montaigne y fait le bilan de toute sa philosophie : on apprend plus par l'expérience que par les livres, le corps en sait autant que l'esprit, et la sagesse consiste à accepter sa condition humaine sans la fuir. C'est le chapitre le plus long des Essais — mais aussi le plus riche.

De l'éducation des enfants (I, 26) est le plus pratique. Montaigne y critique l'enseignement par cœur et préconise une éducation fondée sur le jugement, la curiosité et l'expérience. Ses idées influenceront directement Rousseau et restent pertinentes face à nos systèmes éducatifs.

Que philosopher, c'est apprendre à mourir (I, 20) est le plus philosophique. Montaigne y affronte la peur de la mort avec un mélange de courage et d'humour qui définit tout son style. La mort n'est rien — c'est la peur de la mort qui empoisonne la vie.

Montaigne et nous

Ce qui rend Montaigne unique, c'est son honnêteté. Il ne prétend pas avoir des réponses définitives. Sa devise — « Que sais-je ? » — est une question, pas une affirmation. Il doute de tout, y compris de lui-même. Cette modestie intellectuelle, dans un monde de certitudes bruyantes, est d'un réconfort immense.

Montaigne est aussi le premier écrivain à parler de son corps avec franchise — ses maladies (la gravelle, les calculs rénaux), ses habitudes alimentaires, sa sexualité. Il refuse la séparation entre l'esprit et le corps que la philosophie occidentale impose depuis Platon. Pour Montaigne, penser et vivre ne font qu'un.

Pourquoi le lire aujourd'hui

Parce que les Essais sont le meilleur antidote au dogmatisme. Parce que Montaigne écrit sur les mêmes sujets que nous — l'éducation, la diversité culturelle, la mort, le corps, les relations humaines — avec une sagesse qui n'a pas vieilli. Et parce que c'est l'un des rares grands textes classiques qui se lisent comme une conversation : on a l'impression que Montaigne est dans la pièce, qu'il nous parle, qu'il nous écoute.

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