Le malentendu La Fontaine

Tout le monde connaît La Fontaine. Tout le monde peut réciter « Maître Corbeau sur un arbre perché » ou « La Cigale ayant chanté tout l'été ». Ces vers font partie du mobilier mental français — on les apprend à six ans, on les oublie à seize, et on passe le reste de sa vie à croire qu'on sait ce que sont les Fables. C'est un malentendu considérable.

Jean de La Fontaine, né en 1621 à Château-Thierry et mort en 1695 à Paris, n'a jamais écrit pour les enfants. Ses Fables, publiées en trois recueils entre 1668 et 1694, sont des textes destinés à la cour de Louis XIV — un public d'adultes cultivés, cyniques, rompus aux jeux de pouvoir. Quand La Fontaine écrit que « la raison du plus fort est toujours la meilleure », il ne donne pas un conseil moral aux écoliers. Il décrit, avec une ironie glaciale, le fonctionnement réel du pouvoir.

Un poète tardif et paresseux (en apparence)

La Fontaine est un cas unique dans la littérature française : un génie de la lenteur. Alors que Molière enchaîne les pièces à un rythme effréné et que Racine publie ses tragédies dès la vingtaine, La Fontaine attend d'avoir quarante-sept ans pour donner son premier recueil de Fables. Avant cela, il a essayé le droit (abandonné), l'état ecclésiastique (abandonné aussi), la charge de maître des Eaux et Forêts héritée de son père (exercée distraitement). Il a écrit des contes libertins, traduit Térence, fréquenté les salons. Ses contemporains le trouvent aimable, rêveur, un peu distrait.

Cette réputation de paresseux est trompeuse. Les Fables sont le fruit d'un travail poétique d'une précision extrême. Chaque fable est un petit mécanisme parfait : un récit qui tient en vingt ou trente vers, une morale qui claque comme un proverbe, et entre les deux, une écriture d'une souplesse inouïe. La Fontaine mélange les mètres — alexandrins, octosyllabes, heptasyllabes — au sein d'une même fable, variant le rythme pour épouser l'action. Le vers court quand le lièvre court. Le vers s'allonge quand le bœuf rumine. Aucun poète français n'a poussé aussi loin cette adéquation entre le son et le sens.

Les sources : d'Ésope à l'originalité

La Fontaine emprunte ses sujets à Ésope (VIe siècle av. J.-C.) et à Phèdre (Ier siècle ap. J.-C.), deux fabulistes de l'Antiquité. Le Corbeau et le Renard, le Loup et l'Agneau, la Tortue et le Lièvre — tous ces récits existaient bien avant lui. Mais ce que La Fontaine fait de ces canevas antiques est radicalement nouveau. Là où Ésope raconte en trois lignes sèches, La Fontaine déploie une mise en scène, des dialogues, des portraits psychologiques. Ses animaux ne sont pas des symboles abstraits : ce sont des personnages avec une voix, un caractère, des stratégies.

Le Renard de La Fontaine n'est pas « la ruse » en général — c'est un courtisan précis, qui sait exactement quel compliment faire au bon moment. Le Loup n'est pas « la force » — c'est un puissant qui a besoin de se donner des raisons morales avant de dévorer le faible. Cette profondeur psychologique est ce qui sépare La Fontaine de tous ses prédécesseurs et de tous ses imitateurs.

Cinq fables à lire absolument

Le Loup et l'Agneau est sans doute la fable la plus noire du recueil. Un loup reproche à un agneau de troubler son eau. L'agneau démontre, argument par argument, qu'il ne peut pas être coupable — il boit en aval, il n'était pas né au moment des faits. Le loup, à court de prétextes, le mange quand même. La morale — « la raison du plus fort est toujours la meilleure » — est donnée au début, pas à la fin. La Fontaine ne laisse aucun suspense : on sait dès le départ que la justice ne triomphera pas. C'est une leçon de réalisme politique qui vaut tous les traités de Machiavel.

Le Chêne et le Roseau propose une réflexion sur la résistance et la souplesse. Le chêne, orgueilleux de sa taille, plaint le roseau qui plie sous le vent. Le roseau répond qu'il plie mais ne rompt pas. La tempête vient et déracine le chêne — le roseau survit. On y lit souvent une morale sur l'humilité. Mais on peut aussi y voir un art de vivre à la cour : ceux qui se raidissent contre le pouvoir sont brisés, ceux qui s'adaptent survivent.

Les Animaux malades de la peste est la fable la plus ouvertement politique. Une peste ravage le royaume animal. Le lion propose que chacun confesse ses péchés pour trouver le coupable. Le lion avoue avoir dévoré quelques moutons — on l'excuse. Le renard confesse des peccadilles — on l'absout. L'âne avoue avoir mangé un peu d'herbe dans le pré d'un moine — on le condamne à mort. La morale est cinglante : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Quatre siècles plus tard, la phrase n'a pas perdu un gramme de vérité.

La Cigale et la Fourmi, la plus célèbre, est aussi la plus ambiguë. La fourmi refuse d'aider la cigale qui a chanté tout l'été. Morale apparente : il faut travailler. Mais La Fontaine, lui, était plutôt cigale que fourmi — artiste, imprévoyant, dépendant de ses mécènes. La fable se moque-t-elle de la cigale ou de la fourmi ? De l'artiste insouciant ou du bourgeois sans cœur ? La Fontaine, fidèle à son art, ne tranche pas.

Le Rat de ville et le Rat des champs oppose deux modes de vie avec une économie de moyens remarquable. Le rat de ville invite son cousin à un festin — interrompu par du bruit. Le rat des champs préfère retourner à sa vie frugale mais tranquille. C'est un petit Épicure en trente vers.

Pourquoi lire La Fontaine aujourd'hui

Les Fables sont l'un des rares textes classiques qui se lisent avec autant de plaisir à dix ans qu'à cinquante — mais pas pour les mêmes raisons. L'enfant rit des animaux qui parlent. L'adulte reconnaît ses collègues, ses voisins, ses dirigeants. La Fontaine a saisi quelque chose d'universel dans les rapports de pouvoir, la vanité, la peur, la ruse, et il l'a exprimé dans une langue si musicale qu'on retient ses vers sans effort.

Si vous avez aimé la satire sociale des Lettres persanes de Montesquieu, vous retrouverez chez La Fontaine la même acuité critique, mais concentrée en quelques vers au lieu de trois cents pages. Et si vous voulez explorer un autre versant de la poésie française, notre analyse des Fleurs du mal vous montrera comment Baudelaire, deux siècles plus tard, a révolutionné le genre.

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