Vous croyez connaître Cendrillon ? La version de Charles Perrault, publiée en 1697, n'a rien à voir avec le dessin animé de Disney. Le Petit Chaperon rouge n'est pas sauvé par le chasseur — il est dévoré, point final. Le Chat botté est un escroc de génie. Barbe bleue est un serial killer. Les contes originaux sont plus étranges, plus violents et plus drôles que leurs adaptations modernes — et c'est pour cela qu'ils ont survécu à trois siècles et des milliers de réécritures.

Qui était Perrault ?

Charles Perrault (1628-1703) n'était pas un conteur de profession. C'était un haut fonctionnaire — contrôleur des bâtiments du roi sous Louis XIV, membre de l'Académie française, l'un des hommes les plus influents de la cour de Versailles. Quand il publie les Histoires ou Contes du temps passé, avec des moralités (1697) — sous le nom de son fils, Pierre Darmancour, pour ne pas compromettre sa réputation d'intellectuel —, il a soixante-neuf ans.

Le recueil contient huit contes en prose : La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, Barbe bleue, Le Maître Chat ou le Chat botté, Les Fées, Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet. Huit textes. Trois siècles de postérité. Un ratio extraordinaire.

Des contes pour adultes

Les contes de Perrault n'ont pas été écrits pour les enfants. Ils sont destinés à la cour de Versailles — un public adulte, cultivé, friand de galanterie et d'esprit. Chaque conte se termine par une ou deux « moralités » en vers — souvent ironiques, parfois grivoises, qui commentent l'histoire avec un clin d'œil au lecteur.

La moralité du Petit Chaperon rouge est limpide : les jeunes filles doivent se méfier des « loups » charmants — entendez : des séducteurs. Celle de Cendrillon est double : la première vante la « bonne grâce » (le charme naturel vaut plus que la beauté), la seconde, plus cynique, note qu'« un parrain ou une marraine » bien placés sont le meilleur atout pour réussir dans la vie. Perrault n'est pas un moraliste naïf — c'est un homme de cour qui connaît le monde.

Les contes, un par un

Le Petit Chaperon rouge est le plus choquant pour un lecteur moderne. Pas de chasseur, pas de sauvetage. Le loup mange la grand-mère, puis mange la petite fille. Fin. La moralité avertit les « jeunes filles, belles, bien faites et gentilles » de ne pas écouter les « loups doucereux ». Le conte est un avertissement — pas une histoire à happy end.

Barbe bleue est le plus noir. Un homme riche au visage effrayant épouse une jeune femme et lui interdit d'ouvrir une pièce de son château. Elle ouvre, trouve les cadavres de ses précédentes épouses. Barbe bleue veut la tuer. Ses frères arrivent in extremis. Le conte est une parabole de la curiosité — mais aussi du pouvoir masculin, de la violence conjugale et du secret. C'est un récit d'une modernité troublante.

Le Chat botté est le plus drôle — et le plus amoral. Un chat rusé, par un enchaînement de mensonges et de manipulations, fait passer son maître (un fils de meunier sans le sou) pour le « marquis de Carabas » et lui fait épouser la fille du roi. Le Chat ne recule devant rien : il ment au roi, menace les paysans, dévore l'ogre après l'avoir piégé. C'est un escroc de génie — et Perrault l'admire. La moralité célèbre ouvertement « l'industrie et le savoir-faire » — autrement dit, la débrouillardise sans scrupules.

Cendrillon est le conte le plus connu — et le plus mal connu. La pantoufle est de verre (et non de « vair », contrairement à un mythe tenace lancé par Balzac au XIXe siècle — Perrault écrit bien « verre », et le matériau impossible est un élément féerique intentionnel). La citrouille transformée en carrosse, les souris en chevaux, les lézards en laquais — chaque détail est d'une inventivité qui éblouit. Et Cendrillon, loin d'être passive, fait preuve d'une patience et d'une élégance qui forcent l'admiration.

Le Petit Poucet est le plus cruel — des parents abandonnent leurs enfants dans la forêt parce qu'ils n'ont plus de quoi les nourrir. Le Petit Poucet, le plus malin des sept frères, les sauve grâce à sa ruse — et finit par voler les bottes de sept lieues de l'ogre et les richesses de sa femme. C'est un conte de survie — la ruse du faible contre la force du puissant.

L'art du conte

Perrault ne fait que huit contes en prose — mais ils sont d'une perfection formelle redoutable. Chaque mot est pesé, chaque détail compte, chaque rebondissement est préparé. Le style est d'une simplicité absolue — phrases courtes, vocabulaire limpide, narration linéaire — et c'est cette simplicité qui est l'art suprême.

Les images inventées par Perrault ont traversé trois siècles parce qu'elles sont irréductibles : la pantoufle de verre, la citrouille-carrosse, le chaperon rouge, la clé tachée de sang, les bottes de sept lieues. Ce sont des symboles — mais des symboles qui fonctionnent d'abord comme des images, des objets concrets qui frappent l'imagination avant de nourrir l'interprétation.

Perrault contre Grimm

Les frères Grimm publient leurs Contes de l'enfance et du foyer en 1812 — plus d'un siècle après Perrault. Leurs versions sont souvent plus longues, plus moralisatrices, plus violentes dans le détail (les sœurs de Cendrillon se coupent les orteils pour entrer dans la pantoufle). Mais elles sont aussi plus « rassurantes » : le Petit Chaperon rouge est sauvé par le chasseur chez Grimm — pas chez Perrault.

La différence fondamentale est le ton. Perrault est ironique — il écrit avec un sourire en coin, pour des adultes. Grimm est didactique — il écrit pour l'édification des enfants. Les deux traditions ont nourri notre imaginaire, mais Perrault est le plus littéraire des deux — et c'est lui qui a inventé les histoires que Grimm a ensuite réécrites.

Pourquoi les lire

Parce que la version originale est toujours meilleure que l'adaptation. Parce que ces textes, courts et limpides, sont une porte d'entrée idéale vers la littérature classique française — on peut les lire à un enfant de huit ans et à un adulte de quarante ans, et les deux y trouveront quelque chose. Et parce qu'en les lisant, on comprend pourquoi ces histoires ont survécu : elles touchent à quelque chose d'universel — la peur, le désir, la ruse, l'injustice, l'amour — avec une économie de moyens qui confine au génie.

Les huit contes se lisent en une heure. Une heure pour trois siècles de littérature. C'est un bon investissement.

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