Un roman écrit en cinquante-deux jours

Entre le 4 novembre et le 26 décembre 1838, Stendhal dicte à son secrétaire l'intégralité de La Chartreuse de Parme. Cinquante-deux jours pour cinq cents pages. C'est l'un des tours de force les plus stupéfiants de l'histoire littéraire — et le résultat ne sent jamais l'improvisation. Le roman est ample, maîtrisé, lumineux. Balzac, qui n'était pas facile à impressionner, l'a salué comme un chef-d'œuvre dans un article de quatre-vingts pages.

Cette rapidité d'exécution n'est pas un accident. Stendhal avait soixante-cinq ans d'expérience à déverser — ses années en Italie au service de Napoléon, ses amours malheureuses, son observation maniaque des cours italiennes. La Chartreuse est le roman de toute une vie, comprimé en moins de deux mois d'écriture. Il avait déjà publié Le Rouge et le Noir huit ans plus tôt (que nous avons analysé ici), mais La Chartreuse est plus libre, plus joyeux, plus italien.

Fabrice à Waterloo : la guerre comme chaos

Le roman s'ouvre par l'une des scènes les plus célèbres de la littérature : Fabrice del Dongo, jeune aristocrate milanais exalté par Napoléon, court à Waterloo pour participer à la bataille. Il y arrive — et ne comprend rien. Il voit de la fumée, des chevaux morts, des soldats qui fuient, mais il est incapable de savoir s'il a vraiment assisté à une bataille ou non. « Est-ce une vraie bataille ? » se demande-t-il. Stendhal invente ici le récit de guerre moderne — celui qui montre la guerre du point de vue du soldat perdu, pas du général omniscient. Tolstoï s'en souviendra dans Guerre et Paix.

Cette scène donne le ton du roman entier. La Chartreuse est l'histoire d'un jeune homme qui ne comprend pas le monde dans lequel il vit — mais qui le traverse avec une énergie, un enthousiasme, une grâce qui rendent tout possible.

L'Italie comme pays de l'énergie

Stendhal aimait l'Italie d'un amour absolu. Il voulait qu'on grave sur sa tombe « Arrigo Beyle, Milanese » — Henri Beyle, Milanais. La Chartreuse est son hommage à cette Italie de passion et de danger qu'il avait connue dans sa jeunesse. La cour de Parme — un petit duché italien fictif — est un monde de complots, de passions violentes, de cruauté raffinée. C'est l'Italie de la Renaissance transposée au XIXe siècle.

Les personnages ont tous cette « énergie » que Stendhal admire tant. La duchesse Sanseverina (Gina), tante de Fabrice, est l'un des plus grands personnages féminins du roman français. Belle, intelligente, passionnée, prête à tout pour protéger ceux qu'elle aime — y compris à faire empoisonner un prince. Le comte Mosca, son amant, est un politique retors qui met son pouvoir au service de son amour. Et Fabrice lui-même, malgré sa naïveté, possède une vitalité qui le rend irrésistible.

La prison comme lieu de bonheur

Le paradoxe central du roman est que Fabrice trouve le bonheur en prison. Enfermé dans la tour Farnèse pour un meurtre qu'il a commis en duel, il aperçoit Clélia Conti, fille du gouverneur, depuis sa cellule. Ils s'aiment à travers les barreaux, par signes, par messages secrets. Stendhal décrit ces scènes avec une tendresse et une précision qui en font les plus belles pages d'amour du roman. C'est le paradoxe stendhalien par excellence : la liberté est une prison (les intrigues de cour étouffent), la prison est une libération (l'amour y éclot).

Cette inversion rappelle, dans un autre registre, le Misanthrope de Molière — un homme qui ne trouve la paix que dans le retrait du monde. Mais chez Stendhal, le retrait n'est pas un choix : c'est un accident heureux.

Un style de la vitesse

Le style de Stendhal est l'opposé de celui de Balzac. Là où Balzac accumule les descriptions, les détails, les portraits physiques, Stendhal file. Ses phrases sont courtes, nerveuses, pleines de raccourcis. Il ne décrit pas un paysage : il note l'effet que ce paysage produit sur son personnage. Il ne détaille pas un visage : il saisit un regard, un geste, un silence. C'est un style de cavalier — rapide, élégant, qui ne s'attarde jamais.

Cette légèreté est trompeuse. Sous la surface brillante, Stendhal analyse les rapports de pouvoir avec une acuité politique digne de Machiavel. Les scènes de cour à Parme — les alliances qui se font et se défont, les rumeurs qui tuent, les faveurs qui s'achètent — sont d'une précision qui n'a rien perdu de sa pertinence.

Pourquoi lire La Chartreuse aujourd'hui

Parce que c'est un roman joyeux. C'est rare chez les classiques — la plupart des grands romans du XIXe siècle sont sombres, tragiques, moralisateurs. La Chartreuse est lumineuse. Même quand les choses tournent mal, il y a toujours cette énergie italienne, cette conviction que la vie vaut la peine d'être vécue intensément. C'est un roman qui donne envie de vivre — et de partir en Italie.

Parce que les personnages sont inoubliables. Gina est peut-être le personnage féminin le plus complet du roman français — plus complexe qu'Emma Bovary, plus libre que la princesse de Clèves. Et Fabrice, malgré ses erreurs, est un héros qu'on accompagne avec affection.

Si Stendhal vous plaît, ne manquez pas notre analyse du Rouge et le Noir — l'autre face du génie stendhalien, plus sombre, plus tendue, mais tout aussi brillante.

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