« Tout ce qui est dans la limite du possible doit être et sera accompli. »
Jules Verne est le deuxième auteur le plus traduit au monde — après Agatha Christie, avant Shakespeare. Ses romans ont inspiré des générations de scientifiques, d'ingénieurs et d'explorateurs. Pourtant, sa vie est bien moins aventureuse que ses livres — c'est celle d'un bourgeois d'Amiens qui écrivait huit heures par jour, tous les jours, avec la régularité d'un fonctionnaire. L'aventure était dans sa tête.
Nantes et les rêves d'ailleurs (1828-1848)
Jules-Gabriel Verne naît à Nantes le 8 février 1828. Son père, Pierre Verne, est avoué — un homme de loi méthodique et sérieux. Sa mère, Sophie Allotte de la Fuÿe, est issue d'une famille d'armateurs nantais. Le port de Nantes, avec ses navires qui partent pour les Amériques, ses quais chargés de marchandises exotiques et ses horizons lointains, nourrit l'imagination d'un enfant qui rêve d'ailleurs.
Une légende tenace veut que le jeune Jules, à onze ans, se soit embarqué clandestinement sur un trois-mâts en partance pour les Indes. Son père l'aurait rattrapé de justesse. L'anecdote est probablement apocryphe — mais elle dit quelque chose de vrai : Verne a toujours rêvé de partir. Et puisqu'il ne partira presque jamais, il inventera des voyages.
Envoyé à Paris en 1848 pour étudier le droit (comme Flaubert, comme Balzac — le droit est le cimetière des vocations littéraires au XIXe siècle), Verne fréquente les cercles littéraires. Il se lie avec Alexandre Dumas fils, écrit des pièces de théâtre sans grand succès, et accumule des fiches documentaires avec une obsession méthodique qui annonce ses futurs romans.
La rencontre avec Hetzel (1862)
Tout change en 1862. Verne a trente-quatre ans, il travaille comme agent de change pour nourrir sa famille (il a épousé Honorine de Viane en 1857), et il est malheureux. Il soumet le manuscrit de Cinq semaines en ballon à l'éditeur Pierre-Jules Hetzel — l'un des plus grands éditeurs du siècle, qui publie déjà Hugo, Sand et Balzac.
C'est le coup de foudre éditorial. Hetzel voit immédiatement le potentiel : un auteur capable de combiner aventure, science et géographie dans des récits captivants pour un large public. Il signe avec Verne un contrat extraordinaire : deux romans par an pendant vingt ans, avec publication dans le Magasin d'éducation et de récréation (la revue familiale de Hetzel) puis en volume.
Ce contrat — l'un des plus longs de l'histoire de l'édition — produira les Voyages extraordinaires : soixante-deux romans et dix-huit nouvelles publiés entre 1863 et 1905. Le titre générique dit tout : Verne ne veut pas simplement divertir — il veut instruire. Chaque roman est un voyage à travers un monde — la mer, l'espace, le centre de la Terre, les pôles, les forêts — et chaque monde est documenté avec une précision qui tient de l'encyclopédie autant que du roman.
Les grandes œuvres
La production de Verne est immense. Voici les titres essentiels :
Cinq semaines en ballon (1863) : le roman fondateur. Trois Anglais traversent l'Afrique en ballon. C'est le prototype de tous les Verne à venir : un véhicule extraordinaire, un voyage géographique, un trio de personnages (le savant, l'aventurier, le fidèle compagnon).
Voyage au centre de la Terre (1864) : un professeur allemand et son neveu descendent dans un volcan islandais et découvrent un monde souterrain peuplé de créatures préhistoriques. L'un des romans les plus imaginatifs de Verne.
De la Terre à la Lune (1865) et Autour de la Lune (1870) : trois hommes sont envoyés vers la Lune dans un obus géant tiré par un canon en Floride. Verne calcule la trajectoire, la vitesse, l'apesanteur — avec des erreurs, mais aussi des intuitions stupéfiantes. La NASA notera que le site de lancement choisi par Verne (Tampa, Floride) est à 200 km de Cap Canaveral.
Vingt mille lieues sous les mers (1870) : le capitaine Nemo et le Nautilus. Le chef-d'œuvre de Verne — un roman d'exploration, de science et de philosophie qui dépasse tous les autres. Lire notre analyse.
Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1872) : Phileas Fogg parie qu'il peut faire le tour du monde en 80 jours. Roman de rythme pur — chaque chapitre est un compte à rebours.
L'Île mystérieuse (1875) : des naufragés recréent une civilisation sur une île déserte avec la seule force de la science et de l'ingéniosité. Le Robinson Crusoé du XIXe siècle — et la suite secrète de Vingt mille lieues.
Le visionnaire
La liste des technologies que Verne a « prédites » donne le vertige : le sous-marin nucléaire, le voyage spatial, l'hélicoptère, la visioconférence, le réseau mondial d'information (dans Paris au XXe siècle, manuscrit refusé par Hetzel en 1863 et retrouvé en 1994), les armes de destruction massive, les gratte-ciel.
Verne n'était pas devin — il était un lecteur obsessionnel de revues scientifiques qui extrapolait les tendances de son temps avec une logique implacable. Sa méthode : prendre une technologie existante à l'état de prototype et imaginer ce qu'elle deviendrait si on la poussait à son terme. Le sous-marin existait en 1870 — mais pas le Nautilus. Le ballon existait — mais pas la navigation aérienne. Verne ne prédisait pas l'avenir : il le construisait par la pensée.
L'homme derrière les livres
La vie de Verne est moins aventureuse que ses romans. Installé à Amiens avec sa femme Honorine à partir de 1871, il écrit avec une régularité de métronome — levé à cinq heures, au travail jusqu'à midi, recherches documentaires l'après-midi. Il est conseiller municipal d'Amiens pendant quinze ans. Il navigue sur ses yachts successifs (le Saint-Michel I, II et III) le long des côtes européennes — ses seuls vrais voyages.
Le 9 mars 1886, un événement mystérieux brise sa vie : son neveu Gaston lui tire dessus avec un revolver, le blessant au pied. Les circonstances restent floues — folie ? tentative d'extorsion ? conflit familial ? Verne ne portera jamais plainte. Il boitera pour le reste de sa vie et ne voyagera presque plus.
Les derniers romans — Le Château des Carpathes (1892), L'Île à hélice (1895), Le Village aérien (1901) — sont plus sombres, plus pessimistes que les premiers. Le progrès scientifique, jadis source d'émerveillement, devient menaçant. Verne pressent que la technologie peut détruire autant que construire.
La mort et l'héritage
Verne meurt à Amiens le 24 mars 1905, à soixante-dix-sept ans, laissant plusieurs manuscrits inédits que son fils Michel remaniera (parfois lourdement) avant publication. Sa tombe, au cimetière de la Madeleine à Amiens, représente un homme sortant de terre en tendant le bras vers le ciel — image parfaite de l'écrivain qui a toujours regardé vers l'avenir.
Aujourd'hui, il est le deuxième auteur le plus traduit au monde. Ses romans ont inspiré des sous-mariniers, des astronautes, des informaticiens, des cinéastes. Et chaque fois qu'une technologie nouvelle réalise ce que Verne avait imaginé, on se souvient de sa phrase : « Tout ce qui est dans la limite du possible doit être et sera accompli. »