« Quand on pense qu'il y a des gens qui se font tuer pour des idées... »

Georges Duroy n'a aucun talent particulier. Il n'est ni brillant, ni cultivé, ni riche, ni même particulièrement intelligent. Mais il est beau. Et dans le Paris des années 1880, cela suffit. Bel-Ami, publié en 1885 par Guy de Maupassant, est l'histoire d'un homme qui réussit brillamment dans la vie sans avoir aucune qualité — sauf le charme et l'absence totale de scrupules.

L'ascension d'un médiocre

Georges Duroy, ancien sous-officier des hussards en Afrique, végète à Paris dans un emploi minable aux chemins de fer du Nord. Il crève de faim, il est mal habillé, il ne connaît personne. Un soir, sur les boulevards, il croise par hasard Charles Forestier, un ancien camarade de régiment devenu journaliste à La Vie française. Forestier lui ouvre les portes de la rédaction.

Duroy ne sait pas écrire — sa première chronique est un échec lamentable. C'est Madeleine Forestier, la femme de Charles, brillante et ambitieuse, qui rédige l'article à sa place. Duroy apprend vite : non pas à écrire, mais à utiliser les gens. Il comprend que dans le monde de la presse, le talent est secondaire. Ce qui compte, c'est le réseau, l'aplomb et la capacité à séduire.

Et Duroy séduit. Madame de Marelle, une femme du monde mariée, devient sa maîtresse et lui donne le surnom de « Bel-Ami ». Madame Walter, la femme du patron du journal, tombe amoureuse de lui avec une passion maladive. Quand Forestier meurt, Duroy épouse Madeleine — non par amour, mais parce qu'elle sait écrire, elle a des relations, et elle peut faire avancer sa carrière.

Puis il la jette. Il la surprend (en organisant un flagrant délit d'adultère qu'il a lui-même provoqué), obtient le divorce, et épouse Suzanne Walter — la fille du patron, héritière d'une fortune considérable. Le roman se clôt sur Duroy sortant de l'église de la Madeleine au bras de Suzanne, regardant la Chambre des députés au bout du boulevard et pensant : un jour, il sera là aussi.

Un roman sur la presse

Bel-Ami est l'un des premiers grands romans sur le journalisme — et l'un des plus lucides. Maupassant, qui avait lui-même travaillé comme chroniqueur dans plusieurs journaux parisiens, décrit un monde où l'information est une marchandise, où les articles sont des outils de pouvoir, où la frontière entre journalisme et manipulation n'existe pas.

La Vie française est un journal qui fabrique l'opinion plutôt qu'il ne l'informe. Walter, le patron, utilise le journal pour spéculer en Bourse — il publie de fausses nouvelles sur le Maroc pour faire monter ou descendre les cours. Les articles politiques sont négociés avec les ministres. Les campagnes de presse sont des opérations financières déguisées.

Ce portrait du journalisme comme pouvoir manipulateur est d'une actualité troublante. Remplacez La Vie française par n'importe quel média contemporain, et le mécanisme est identique : la confusion entre information et influence, entre fait et intérêt. Maupassant, en 1885, décrivait un problème qui ne ferait que s'aggraver.

Les femmes : victimes et complices

Les quatre femmes de Duroy incarnent quatre rapports différents au pouvoir masculin. Madeleine Forestier est son égale intellectuelle — plus intelligente, plus cultivée, plus talentueuse. C'est elle qui écrit les articles, elle qui a les contacts, elle qui fait fonctionner la machine. Duroy l'épouse pour exploiter ses compétences, puis la détruit quand elle cesse d'être utile. Madeleine est le personnage le plus tragique du roman — une femme brillante dans un monde qui ne permet pas aux femmes d'exister autrement qu'à travers un homme.

Clotilde de Marelle est la maîtresse sensuelle, libre, cynique — la seule qui aime Duroy en connaissant ses défauts et qui le reprend toujours. Virginie Walter est la bourgeoise dévote qui tombe dans une passion destructrice — sa déchéance est racontée par Maupassant avec une cruauté qui confine au sadisme. Suzanne est l'innocente — la proie que Duroy capture pour son argent et son nom.

Ce qui rend Bel-Ami dérangeant

Le malaise que provoque le roman vient de ce que Maupassant ne condamne jamais son héros. Pas un mot de jugement, pas une intervention du narrateur pour dénoncer le cynisme de Duroy. Maupassant montre — froidement, cliniquement — un homme qui utilise les femmes comme des barreaux d'échelle sociale, et qui réussit. Le système récompense Duroy. La société le couronne. La vertu est perdante.

C'est cette absence de morale qui a choqué les contemporains — et qui fait la force du roman. Maupassant ne croit pas en la justice poétique. Il croit en l'observation. Et ce qu'il observe, c'est une société fondée sur l'apparence, le cynisme et l'argent — une société où un homme sans qualité peut tout obtenir s'il est assez beau et assez impitoyable.

Maupassant romancier

Connu surtout pour ses nouvelles, Maupassant est aussi un romancier remarquable. Bel-Ami est son roman le plus fluide — il se lit avec la même rapidité qu'une longue nouvelle, porté par un style sec et précis qui ne s'attarde jamais. Les descriptions sont rares et courtes. Les dialogues sonnent juste. Le rythme est celui du journalisme — paragraphes brefs, scènes enchaînées, économie de moyens.

Si Bel-Ami vous plaît, essayez Une vie — le premier roman de Maupassant, plus tendre et plus mélancolique, l'histoire d'une femme qui espère le bonheur et ne trouve que la déception. Et pour les nouvelles, consultez notre sélection des meilleures.

Lire Bel-Ami gratuitement sur Lectrya →